Contexte

Crise économique, poids de la finance, spéculation, évasion fiscale… La compréhension des rouages de l’économie, surtout ceux de la monnaie, semble réservée à une poignée d’initiés.

Vous vous demandez donc pourquoi des gens créent une nouvelle monnaie sur le territoire ? Ça ne doit pas être si simple ? Il doit falloir de fortes motivations pour se lancer dans un projet comme celui-ci ? Beaucoup de monde travaille sur ce projet qui intéresse des citoyens, des professionnels, des associations, et même des collectivités, il doit vraiment y avoir quelque chose d’intéressant derrière tout ça…! Mais quoi ? …Vous voulez tout savoir…?

Commençons par nous poser quelques questions :

Qu’est-ce qu’une monnaie ?

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est fzKZzGYz+BOgNMBngRfwvtaCsaPhzl7oBsrxKlF7rglCrAZlpU6zLEBBBrSpAcS2PB6vr66trq4CfuotDQDcAGYaUMBfGywlHAZYcA+CTjI7hB2fJzm7UL+O9GZwnrFV16CSGwApeEivh6qeOANQGddVvB61UX7o2LNzuBGst+ENJtzzEfEoZTMzSFuWsiKJCRpN7KKLLt628f8Dn8xfqVLDzo8AAAAASUVORK5CYII=.

Aristote, nous apporte un début de réponse en la caractérisant par trois fonctions : une monnaie est une unité de compte, une réserve de valeur et un intermédiaire des échanges :

  • Un moyen d’échange : Elle facilite les transactions entre les acheteurs et les vendeurs. Beaucoup plus pratique que le troc avec lequel nous échangeons des biens directement contre d’autres biens. Pas facile d’échanger un sac de pommes contre 1/100 de bœuf !
  • Une unité de compte : C’est un instrument de mesure de la valeur, elle permet de comparer les prix.
  • Une réserve de valeur : Elle permet de « stocker du pouvoir d’achat » jusqu’à ce que l’on ait suffisamment épargné pour acheter un bien de plus grande valeur par exemple. C’est le même mécanisme qui permet le financement et l’investissement.

Donc la monnaie peut prendre deux états : Un stock ou un flux. Nous avons trop souvent une vision statique de la monnaie : notre porte-feuille, notre compte en banque etc…

Au Stück, nous pensons que la valeur se crée lorsque la monnaie circule. C’est pourquoi nous souhaitons privilégier la première fonction de monnaie d’échange pour que la monnaie soit au service du commerce local.

A quoi nous sert la monnaie ?

Aujourd’hui, 98% des transactions se font sur les marchés financiers, et seulement 2% dans l’économie réelle.

98_2

Bon, l’économie réelle, c’est facile, vous connaissez, ce sont l’ensemble des biens et des services dont nous avons besoin au quotidien  : logement, alimentation, énergie, transports, loisirs etc… même les impôts y sont comptés, c’est dire…

Pour les marchés financiers, les 98% sont répartis de la sorte :

  • 60% de ces transactions servent à spéculer sur la hausse et la baisse du prix des matières premières, des marchandises, de l’immobilier, des actions d’entreprises, et même des risques (assurances) etc…
  • 34% de ces transactions correspondent aux conversions de devises.
  • 4% de ces transactions servent à financer l’appareil de production de l’économie réelle… C’est bien peu !

Donc l’économie réelle se vide de sa monnaie d’échange, au profit principalement de la spéculation financière.

Comment est créée la monnaie ?

Notre conscience collective véhicule l’idée que la monnaie est reliée à des métaux précieux, et en premier à l’or. On croit ainsi qu’elle a une valeur propre et qu’elle est rare. Pourtant, en 1971, la référence à l’étalon or a été abandonnée. La monnaie est devenue « virtuelle » Les banques centrales ont le monopole de l’émission monétaire et garantissent la bonne fin des opérations bancaires.

La monnaie, dans notre système économique a deux natures :

  • Elle peut être permanente, c’est de la monnaie dite centrale car émise par la banque centrale (pour l’euro, la Banque Centrale Européenne). La monnaie produite dite « centrale » se présente sous deux formes : les pièces et billets d’une part, que l’on appelle monnaie fiduciaire que nous utilisons tous les jours ; et sous forme scripturale (monnaie d’écriture) d’autre part. Cette forme ne nous est pas accessible, elle est réservée exclusivement aux banques qui règlent ce qu’elles se doivent à partir du compte qu’elles ont à la banque centrale. 
  • Elle peut être temporaire, c’est de la monnaie issue du crédit bancaire émis par les banques commerciales privées.

Aujourd’hui 90% de la monnaie en circulation est issue du crédit bancaire contre 10% de monnaie émise par la banque centrale.
Pour mieux comprendre ce mécanisme, voici une vidéo de la banque de France.

Au Stück, nous ne créons pas véritablement de monnaie : les euros que nous récupérons lors d’une opération de change sont placés auprès de nos banques partenaires que sont la Nef et le Crédit Municipal de Strasbourg, et servent à financer l’économie réelle. Nous sommes plutôt dans la catégorie des monnaies dites « permanentes », notre point fixe étant l’euro.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est 9k=.

Et tout ce qui ne se paye pas avec de l’argent ?

Dès que l’idée que l’on se fait de la richesse repose uniquement sur la valeur marchande, la spéculation prend le pas sur la fonction d’échange. Toutes les activités économiques sont comptabilisées de la même manière, qu’elles améliorent la vie ou soient porteuses de destructions écologiques ou humaines. Au contraire, tout ce qui ne donne pas lieu à des échanges en argent est ignoré. Par exemple, imaginons un navire pétrolier qui sombre en déversant des milliers de m³ de pétrole dans l’océan,

  • si ce sont des bénévoles qui vont nettoyer, le PIB du pays ne bouge pas, il n’y a pas création de « richesse »,
  • en revanche, si c’est une entreprise qui va nettoyer, le PIB du pays augmente.

Quelle différence y a-t-il pourtant entre le résultat du même travail produit d’un côté gratuitement par des bénévoles et de l’autre par les services rémunérés d’une entreprise ? Dans le second cas, il y a un échange monétaire, alors que dans le premier, peut-être même pas un merci ! Peut-on vraiment considérer qu’une catastrophe naturelle aussi importante a créé de la richesse pour le pays ?

Qu’est ce qui a de la valeur ? Qu’est ce qui compte pour nous ? N’est il pas temps d’imaginer d’autres façons de comptabiliser la richesse ?

Nous pouvons travailler à d’autres indicateurs de richesse que le seul PIB. (cf le rapport de Patrick Viveret : reconsidérer la richesse). Et cela tombe bien, ce rapport est le premier qui propose… la création de monnaies locales en France.

D’autres initiatives proposent ainsi d’autres approches pour échanger de la richesse : c’est le cas de l’Accorderie, ou des SEL.

Je n’ai toujours rien compris !

Alors nous vous proposons de prendre le temps de visionner cette vidéo qui décrypte l’histoire de la monnaie, le système financier, et fait un tour du monde des monnaies alternatives. Et oui, nous travaillons la didactique au stück !

Alors… Pourquoi une monnaie locale complémentaire et citoyenne ?

Nous pouvons identifier 10 raisons pertinentes de développer les monnaies locales complémentaires et citoyennes :

1- Ralentir l’hémorragie financière

Nous savons que 98% des transactions monétaires permettent aux euros de quitter rapidement l’économie locale pour s’agglomérer dans les sphères financières spéculatives. Convertir des euros en monnaie locale permet de court-circuiter ce mécanisme, puisque cette monnaie n’est pas utilisable sur les marchés financiers

2- Soutenir les acteurs économiques locaux en transition

Tous les euros ancrés sur le territoire via une MLCC iront donc circuler dans le circuit des prestataires agréés.
Ceux-ci verront alors de nouveaux clients arriver et leur chiffre d’affaires augmenter.
C’est, un moyen efficace pour soutenir tout le tissu des acteurs économiques de proximité respectant notre charte de valeurs.

3- Renforcer la résilience et dynamiser l’économie locale

La monnaie locale permet d’observer la création de nouvelles relations commerciales entre les acteurs du réseau. Cela indique que la monnaie locale stimule de manière mécanique le maillage des acteurs locaux et renforce ainsi la résilience de l’économie locale. Au Stück, plus de la moitié des professionnels ont ainsi noués de nouvelles relations commerciales.
En effet, une partie importante du travail de l’association est de construire un réseau dont les acteurs sont connectés économiquement puis dans un second temps de créer de nouvelles connexions, auparavant inexistantes, entre ces acteurs.
De cette manière la création d’un réseau économique local diversifié permet à tous ses utilisateurs de subvenir à la majeure partie de leurs besoins quotidiens, indépendamment du contexte économique extérieur.

4- Financer la transition sur nos territoires

Pour chaque unité de Monnaie Locale Citoyenne en circulation sur le territoire, il y a un euro bloqué sur un compte bancaire. Nous appelons ceci le fond de garantie qui permet de rembourser toute la MLC en circulation si nécessaire. Le choix de la banque pour placer cette somme d’argent est une décision importante pour la cohérence et l’impact du projet. La grande majorité des monnaies citoyennes de France ont choisi parmi les 3 banques les plus éthiques à savoir le Crédit Coopératif, la Nef et le Crédit Municipal. Au stück, nous avons choisi la Nef et le Crédit Municipal de Strasbourg.
Déposer ce fond de garantie dans une banque éthique lui permet de l’investir dans l’économie réelle et même en grande partie dans l’ESS (Économie Sociale et Solidaire). Cela permet donc de démultiplier l’impact vertueux de l’argent car l’euro initial va circuler sous forme de MLC et simultanément être utilisé par la banque éthique pour financer des projets locaux.
Il y a donc une augmentation et une meilleure utilisation de la richesse financière sur le territoire.

5- Se réapproprier du pouvoir d’agir

La monnaie, au cœur de notre système sociétal, touche de très nombreux acteurs : entreprises, associations, citoyens, collectivités territoriales. Modifier les règles de fonctionnement de cette monnaie permet d’avoir un impact immédiat sur notre environnement, changer ses euros en MLC est un acte citoyen fort.
L’autre point central est la recherche permanente d’un mode de gouvernance le plus démocratique possible pour chacune des parties prenantes du projet. Cela nous invite à explorer de nombreuses méthodologies innovantes permettant la participation des acteurs aux prises de décisions et aux réflexions concernant les caractéristiques de la monnaie locale. Utiliser une MLC est donc un acte politique qui permet de se réapproprier du pouvoir d’agir.

6- Mieux comprendre le rôle de la monnaie

Entre la reconnaissance mutuelle des utilisateurs et la curiosité des non-utilisateurs, les MLC permettent de créer du lien humain, de la discussion et de la communication.
En effet, de nombreux sujets tels que la création de la monnaie, la définition de ses caractéristiques, son rôle dans nos échanges, son histoire etc… peuvent être abordés autour de ce simple support papier. Les monnaies locales sont donc de fantastiques vecteurs d’éducation populaire car comprendre est la première étape vers l’action consciente.

Vous êtes bien placés pour en témoigner…si vous avez lu tous les textes précédents !

7- Identifier rapidement les acteurs engagés dans la transition

Les prestataires agréés de chaque projet MLC sont répertoriés dans un annuaire et une cartographie internet. Ce travail permet de rendre visible les commerces, associations et indépendants engagés dans une démarche de transition.
Les citoyens emménageant dans une ville et voulant découvrir les commerces éthiques et responsables, ainsi que ceux qui vivent déjà dans la ville et veulent entamer ou continuer une transition de leur comportement en tant que consommateurs, peuvent donc les identifier plus facilement.
En résumé, ce travail de fond facilite la démarche d’engagement des citoyens.

8- Susciter l’entraide au sein d’un réseau solidaire

Une mise en réseau au sein d’une MLC permet une collaboration, une entraide.
Certains commerces engagés dans une démarche responsable, ont malheureusement échoué économiquement.
Nous souhaitons par la dynamique de la monnaie locale, permettre d’identifier rapidement les problématiques qui menacent les membres de notre réseau et tenter par tous les moyens à notre disposition, de leur venir en aide en leur proposant des solutions et un accompagnement adéquat. Cette bienveillance partagée apporte un fort sentiment de confiance pour les acteurs du réseau.

9- Repenser la confiance et la « dette » ?

Et si les monnaies locales permettaient de nous dé-endetter ? Pour comprendre, rien de tel qu’une belle histoire :

Nous sommes à Condé-sur-Gartempe. Son hôtel de la Gare est réputé pour ses ortolans et pour sa discrétion ! Un vendredi après-midi débarque une jeune femme, d’apparence convenable.

Elle réserve une chambre à un grand lit pour la nuit et laisse en acompte un billet de 50€, tout neuf. Puis, elle s’en va visiter la vieille ville.

Le pâtissier qui a vu la scène dit au patron: « Ça fait 6 semaines que vous me devez 50€ pour la pièce montée que j’ai livrée à l’occasion de la communion de votre fille ». Le patron lui donne le billet de bonne grâce.

Comme cette scène a été vue par d’autres, elle se reproduisit 5 nouvelles fois car le pâtissier devait aussi 50€ au minotier,.., qui en devait autant au garagiste,… lui-même débiteur de cette somme au boucher,… qui avait à régler 50€ au représentant de la maison Elida,… lequel devait à son tour acquitter sa chambre à l’hôtel de la Gare pour 50€.

Au moment où le représentant donne le billet au patron de l’hôtel, notre dame revient de promenade. Elle annonce qu’elle annule sa réservation. L’hôtelier lui rend donc son billet qu’elle brûle aussitôt. « Il était faux », dit-elle en souriant.

Vrai ou faux, ce billet a permis d’annuler 300 €  de dettes qui, sans lui, seraient restées impayées.

Conclusion de l’histoire : la monnaie n’a aucune valeur en soi. Ce n’est qu’un peu d’encre sur un bout de papier, ou mieux encore, quelques chiffres qui se promènent sur un écran d’ordinateur. En réalité la valeur de la monnaie réside dans notre certitude qu’elle va être acceptée par tous les autres membres de la communauté. La monnaie est une simple convention sociale fondée sur la confiance.

10- Cultiver la bio-diversité monétaire

Nous pouvons comparer la monoculture agricole à la monoculture monétaire. Elle est d’une efficacité remarquable lorsque tout va bien… En cas d’apparition d’un ravageur ou de mauvais temps, la catastrophe est complète. Nous sacrifions notre capacité de résister aux crises sur l’autel de l’efficacité et du court terme.

Que restera-t-il pour échanger si l’euro venait à s’effondrer ? Nous ne le souhaitons évidemment pas, mais force est de constater que nous n’avons aujourd’hui pas de solution de repli. Pourtant les crises monétaires sont monnaie courante (sans mauvais jeu de mot!). Il y en a eu une trentaine depuis les années 1970.

Dans le même temps, de multiples monnaies locales aux fonctions très variées sont apparues. Ce n’est pas un hasard. Ne mettons pas tous nos œufs dans le même panier.